Entrée par effraction et crème glacée: notre incursion dans l'est de l'Ouzbékistan


Avec Sayyora, Umida et Zarifa en essayant de survivre à la chaleur de Namangan.

Récit d'une suite de rencontres exceptionnelles dans la vallée de Ferghana, l'âme de l'Ouzbékistan.


Pour la première fois de ma vie, j'avais l'impression d'être Céline Dion.


Partout où on allait, Alexis et moi, les gens s'arrêtaient pour nous serrer la main, nous parler, et nous prendre en photo. Même les chauffeurs de taxis voulaient systématiquement croquer un selfie avec nous, ce qu'ils faisaient avec joie alors qu'ils étaient au volant, donnant à mes sourires des contours fucking crispés.

Les garçons à vélo/meilleurs poseurs de Namangan.

On ne venait pas de gagner La Voix: on s'est simplement retrouvés, un peu par hasard, dans un endroit où pratiquement aucun touriste ne met les pieds. Malgré son histoire millénaire, la vallée de Ferghana en Ouzbékistan est presque systématiquement outrepassée par les visiteurs pressés, qui lui préfèrent les majestueuses villes de Samarcande et Boukhara.


Pourtant, c'est dans ce bassin enclavé entre les pics des monts Tian Shan qu'on a découvert l'authentique culture ouzbèke.


Après avoir pris un train de nuit qui nous a charriés du lac Issyk-Kul, au Kirghizistan, jusqu'à Tachkent, la capitale de l'Ouzbékistan, on a directement filé vers la ville de Ferghana. Comme ma maman venait bientôt nous rejoindre pour faire la traditionnelle boucle Samarcande-Boukhara-Khiva et qu'on avait deux semaines devant nous avant son arrivée, on s'est dit qu'on irait voir ce qui se passe dans cette vallée où se trouvent les villes les plus populeuses de l'Ouzbékistan.


En fait, c'est là que réside la grande majorité de la population du pays, ainsi que la quasi-totalité des Ouzbeks ethniques qui y vivent.


Traverser les frontières


Avant toute chose, un petit contexte historique s'impose. Quand on regarde une carte de l'Asie centrale, on dirait que les frontières qui séparent les «Stan Countries», soit le Turkménistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan, le Kazakhstan et l'Ouzbékistan ont été dessinées par Jackson Pollock.


C'est toutefois loin d'être le résultat d'un hasard. L'histoire de ces frontières est longue et complexe, mais en gros, le pouvoir central de l'Union soviétique s'est alliée avec des intellectuels nationalistes afin de fortifier son emprise en Asie centrale dans les années 1920. Résultat: il a fallu faire émerger des États-nations à partir d'un patchwork géographique où toutes sortes de populations se côtoyaient sans délimitations claires depuis des siècles.


C'est ce qui fait que les villes à l'identité pourtant tadjike de Samarcande et de Boukhara se retrouvent étonnamment en Ouzbékistan, et que la ville de Och, composée à 50% d'Ouzbeks, est la capitale du sud du Kirghizistan.

Le bazaar de Namangan.

Je vous dis tout ça parce qu'au final, les gens qui ne visitent que les villes touristiques de l'Ouzbékistan ne rencontrent pas vraiment les Ouzbeks, qui vivent dans les grands centres industriels de la vallée de Ferghana.


Si les villes de la vallée sont pauvres en bâtiments impressionnants, elles sont pourtant infiniment riches de par leurs habitants, qui sont d'une hospitalité presque outrancière.


Je t'aide à tout prix


Notre premier ange gardien, nommé Rustam, est le chauffeur de taxi qui nous a conduit à la station. Il s'est assuré de nous protéger de la meute de conducteur de taxis longue-distance qui nous ont sauté dessus pour essayer de nous arnaquer en nous faisant payer deux à trois fois le prix des locaux pour nous emmener à Ferghana. Il nous a dit que c'était important pour lui qu'on garde un beau souvenir de sa ville et de son pays; il nous a donc supervisés jusqu'à ce qu'il soit certain qu'on soit en sécurité.


Notre compagnon de voyage dans le taxi partagé était un homme âgé au sourire littéralement éclatant: les dents en or sont vraiment à la mode ici et les expressions de bonheur de plusieurs Ouzbeks ont tendance à nous aveugler un peu.


Dès qu'il a su qu'on venait du Canada, il a appelé quelqu'un sur son flip phone, qu'il m'a vite tendu. Au bout du fil se trouvait un homme dont je n'ai jamais connu l'identité (un cousin, un fils, un gendre?) et qui parlait un anglais américain parfait.


Son but? S'assurer que j'avais bien un hôtel à Ferghana, que je savais où j'allais, qu'on serait capables de se rendre à bon port. J'ai fini par le convaincre que oui, tout irait bien, et j'ai redonné le téléphone antique à son propriétaire.


Sauf que mes assurances n'ont visiblement pas convaincu notre chauffeur et nos compagnons de voyage, qui ont refusé de nous laisser descendre du taxi une fois arrivés à la ville Ferghana tant que le propriétaire de l'auberge en personne ne serait pas là pour nous amener à notre chambre.


En fait, voyager en Ouzbékistan nécessite d'accepter de lâcher prise. En deux semaines dans la vallée de Ferghana, on a plus eu l'impression de se faire passer d'un local à l'autre, que de voyager en sac à dos. Ce sont eux qui décident quel taxi on prend, ou encore, où on va débarquer, à quel restaurant on devrait aller et ce qu'on devrait voir.


C'était comme un genre de Back to the Future, où on redevenait soudainement des ados de 12 ans, mais avec 500 parents. Toute une dystopie, je vous l'assure.


Andijan


Lunch au pied de la mosquée d'Andijan.

Si vous souhaitez voyager en étant le moins discrets possible, un conseil: allez prendre des autobus interurbains utilisés seulement par les gens de la place. On s'est dit qu'on emprunterait une mashrutka, le nom donné aux petits autobus en Asie centrale, simplement pour sauver de l'argent.


Évidemment, impossible de simplement prendre l'autobus. Le chauffeur nous a fait asseoir à l'avant, installés de façon à ce que tous les occupants puissent nous bombarder de questions, parsemées de grands éclats de rire.


Êtes-vous mariés? Avez-vous des enfants? Non? Pourquoi?


Une vieille sage assise derrière moi m'a déclaré, de son sourire vacant occupé par deux seules dents en or, que j'avais bien le temps d'en avoir plus tard et que je faisais bien de voyager. Elle était tellement adorable que j'aurais voulu pouvoir la mettre dans une petite bouteille et l'emmener partout avec moi.


Une fois arrivés en ville, un passager nous a pris par le bras afin de nous éloigner des chauffeurs de taxi véreux et nous faire découvrir l'univers merveilleux des Damas.


Ces petites camionnettes Daewoo pullulent dans la vallée de Ferghana et sont comme un hybride entre des taxis et des bus publics. On s'y assoit, les genoux dans le front et bien sûr, sans ceinture de sécurité, avant de se faire charrier à 100 milles à l'heure dans le trafic chaotique. Une fois rendus au centre, notre nouvel ami a payé notre taxi, malgré nos protestations, avant de nous guider vers le musée que l'on souhaitait visiter.

Gulbahor, guide au musée d'Andijan.

C'est là qu'on a rencontré Gulbahor, la seule guide du musée qui parlait anglais. Quand elle nous a vus, elle a insisté pour offrir une visite privée, excitée comme une puce. Elle a pris le temps de nous montrer la collection de toiles modernes de l'institution, en insistant sur leur grande valeur tout en les touchant avec ses mains. J'ai eu une pensée pour tous les muséologues qui devaient convulser dans leur tombe.


Tout en nous faisant explorer le musée et l'école coranique adjacente, Gulbahor nous a racontés sa vie. Le rêve de son mari était de faire le tour du monde avec elle, nous a-t-elle confié, les yeux brillants.


Malheureusement, il est mort trop tôt. La maman de quatre enfants doit donc élever sa marmaille seule, mais elle n'a pas fait de croix sur son rêve pour autant. Quand on lui demande où elle voudrait aller, elle répond: «Partout!».


Beshariq



Le chauffeur de taxi peine à s'orienter dans le dédale de rues en terre battue qui entourent la seule avenue pavée du village de Beshariq.


C'est souvent comme ça en Ouzbékistan: la rue principale, garnie de concessionnaires automobiles et d'édifices gouvernementaux flambant neufs et souvent inexplicablement décorés avec des néons, laisse place, dès qu'on s'en éloigne, à des quartiers résidentiels qu'on dirait figés dans le temps.


Les hautes façades des maisons encadrent la rue grise où nous trouvons finalement la demeure de Nasiba, une jeune mère de famille qui nous a invités chez elle pendant quelques jours.


Donyer et Nasiba, nos hôtes à Beshariq.

Si les rues sont mornes, chaque maison renferme immanquablement un oasis inattendu. Dès qu'on passe la porte d'entrée, on se retrouve dans la cour intérieure d'une résidence composée de trois pavillons différents. Au centre trône une table décorée de coussins en velours nous invite à se détendre à l'ombre d'un pommier.


Dans la chaleur implacable du mois d'août, certains fruits trop mûrs tombent au sol avec un bruit mat, créant des nuages de poussière.


Nasiba a découvert le site Couchsurfing et ç'a été une révélation. Celle qui est professeure d'anglais souhaitait rencontrer des étrangers pour améliorer ses compétences linguistiques; elle accueille maintenant jusqu'à 40 personnes par mois, tout à fait gratuitement.



Ses trois garçons en profitent, eux qui ne manquent jamais de nouveaux compagnons de jeu et qui savent maintenant comment demander à un Blanc d'aller leur acheter un jus au dépanneur.


Nous partons un soir vers un «pub anglais». L'endroit semble avoir été designé par un extraterrestre à qui on aurait essayé d'expliquer l'Angleterre et qui aurait voulu recréer l'ambiance telle qu'il l'avait imaginée sur son exoplanète.


Le bar est recouvert de tapis gris et les lumières sont à intensité maximale. Les ampoules tamisées, en Ouzbékistan, ça ne semble pas exister.


Des tables en bois avec des chaises en métal recouvertes de coussins en cuir occupent la moitié de l'espace rectangulaire, alors que l'autre moitié du bar est inexplicablement vide. C'est peut-être pour permettre aux gens qui le voudraient de danser au son des vidéoclips de Miley Cyrus projetés sur un grand écran de cinéma.


Regarder des chanteuses pop américaines danser presque nues dans un pays où le mariage arrangé, c'est business as usual, me procuraient un certain malaise que j'ai vite noyé dans la bière et les boules de fromage séché. Ça ne semblait pas trop déranger les trois garçons de Nasiba et de Dognor, son mari, qui semblaient fascinés par l'ensemble en latex rouge de Miley.


On est retournés dormir dans la chambre aux murs rose pastel, au son des orages qui secouaient la vallée et faisaient s'agiter les rideaux rouges qui nous servaient de porte.


Namangan


Avec Sayyora et Umida à Namangan.

Avant de retourner vers Tachkent, on avait vraiment envie de découvrir Namangan, la troisième plus grande ville de l'Ouzbékistan.


La ville ne semblait munie que d'un seul hôtel au décor clinquant, qui proposait des chambres un peu médiocres pour un exorbitant 70$ US la nuit.


Nous étions sur le point d'abandonner le projet quand Nasiba nous a dit qu'elle avait trouvé des amies, elles aussi professeures d'anglais, qui seraient ravies de nous accueillir pour une nuit.


Nous avons donc sauté dans un taxi pour ce qui est définitivement le trajet qui m'a fait le plus redécouvrir mes cours de catéchèse. Entre le rap turc qui jouait à nous en casser les oreilles et le conducteur qui roulait à 120 km/h sur une route de campagne en dépassant des camions dans des courbes tout en textant, j'ai eu le temps de ressortir 2-3 prières qui auraient pu m'assurer un demi-salut.


C'est avec les jambes en spaghetti mou que nous sommes débarqués sur une rue passante de Namangan, où deux femmes nous ont cueillies aussitôt, nous prenant par la main avant de nous mener directement dans un restaurant où on a dévoré une assiette de plov, le plat national ouzbek.


Umida ne cessait de s'excuser pour son anglais soi-disant mauvais, tout en laissant s'échapper des rires fébriles. Zarifa ne parlait que russe, mais elle a fini par nous faire comprendre que c'est elle qui nous prêterait son appartement pour la nuit.


«Where will she sleep then?», ai-je demandé à Umida, gênée devant tant de générosité.


«Don't worry, she has three houses», a-t-elle répondu tout naturellement.


Oké.


Umida nous a soudain annoncé qu'une autre de ses amies voulait absolument nous rencontrer et qu'elle allait se joindre à nous. Sayyora est atterrie avec l'énergie d'une comète. Son costume traditionnel composé d'une tunique en coton bariolé portée par-dessus des pantalons du même motif était rehaussé par son voile saumon, dans lequel elle avait mis des petites chaînes de perle.


«My name means planet!», s'est-elle exclamée, avant de prendre un selfie avec nous.


Je l'ai tout de suite adorée.

La folie au bazaar de Namangan.

Toute la journée, les trois femmes nous ont emmenés partout, du bazaar où tous les gens qu'on croisait nous arrêtaient pour prendre des photos ou nous serrer la main, jusqu'à une mosquée où on nous a laissés monter dans la tourelle poussiéreuse qui n'avait clairement pas reçu de visiteurs depuis des années.


J'avais peine à comprendre l'excitation que notre passage générait, surtout qu'on avait tout les deux un bad hair day. Plus tard assis dans une terrasse ombragée, Sayyora a fini par nous faire comprendre qu'on était les premiers Occidentaux qu'elle rencontrait de sa vie.


Après cet après-midi en tourbillon, nos hôtesses nous ont laissé souffler quelques heures dans l'appartement de Zarifa. Avant de nous laisser, cette dernière nous a averti de ne pas ouvrir la porte si on y cognait.


Évidemment, cinq secondes plus tard, quelqu'un a cogné à la porte. Son insistance a eu raison de notre patience et on a découvert une vendeuse d'oeufs ambulante, venue nous offrir une bonne dose d'oméga-3 qu'on a poliment refusée. Le mot a dû se passer, parce que quelques minutes plus tard, une jeune fille avec un bébé est venue toquer à notre porte, voulant prendre une photo avec Alexis.


Quelques instants après, une nouvelle volée de cognage s'est faite entendre à notre porte. Alexis, excédé, a décidé d'essayer de ne pas répondre. Mauvaise idée: on s'est mis à essayer d'ouvrir notre porte barrée à deux mains, menaçant de faire sauter le cadre et sûrement tout le mur autour.


C'est un Alexis bleu marin qui a ouvert violemment le battant, prêt à engueuler copieusement le ou la maniaque qui voulait s'inviter chez nous, pour tomber sur une minuscule grand-mère qui voulait agressivement nous offrir du dessert.


Visiblement, ce n'est pas le concept de l'entrée par effraction qui va refroidir les ardeurs d'hospitalité d'une Ouzbèke du troisième âge.


Quelques instants plus tard, un jeune garçon est venu cogner à notre porte.


«Do you want to go take a walk outside?», nous a-t-il énigmatiquement demandé, se donnant sans le savoir des airs de Joe Pesci.


On a fini par comprendre qu'il nous disait de venir dehors, parce qu'un homme avec un fourgon nous attendait pour nous emmener souper.


Recevoir sa propre tunique ouzbèke, le rite de passage.

Il semblait avoir environ notre âge et avait la stature d'un joueur de football. Nous étions plus que perplexes, avant de réaliser que c'était le fils de Zarifa. En chemin vers le restaurant, il s'est arrêté sur le bord d'une route sans dire un mot et est revenu à bord avec une crème glacée pour chacun de nous. Rien de mieux qu'un cornet avant de souper.



On a fini la soirée en dansant dans le fourgon avec Umida et Sayyora après s'être empiffrés de nouilles ouïghoures et de viande ouzbèke, le vent dans les cheveux et les yeux absorbés par le panorama nocturne de la vibrante Namangan.


Si Samarcande et Boukhara ont les temples et les forteresses, la vallée de Ferghana renferme un trésor: ces gens intenses, accueillants, à la fois exubérants et doux, qui marquent un esprit à jamais.


Et eux, il faut oser sortir des guides touristiques pour les trouver.

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© 2019 par Ariane Labrèche et Alexis Boulianne