Voir un crabe et mourir (presque)

J'ai senti les larmes monter alors que je me tenais entre le frigo à viande et l'étal à pain.


Je ne sais pas ce qui a bien pu causer mon effondrement psychologique tellement les suspects étaient nombreux: la musique criarde qui s'échappait de chacune des allées, la file interminable de clients qui bloquait tout mouvement d'ici aux étalages de bonbons mauves, ou le fait que même l'ATM dans lequel je venais de retirer mon argent m'a dit merci en chanson.


Too much, le Japon. Ce soir-là, t'étais fucking too much.


Avec une bonne nuit de sommeil dans le corps, je peux endurer et même trouver drôle les annonces de la madame dans les autobus, qui sonne comme si Michèle Deslauriers avait fait une ligne de poudre avant de s'envoyer tout le gaz d'une balloune à l'hélium dans les poumons.


Mais là, courbaturée d'avoir traîné mes sacs toute la journée, le nez encore sec de l'avion, collante de vieille sueur et avec une nuit de sommeil aussi longue que Casablanca au compteur, j'ai senti ma stabilité s'effondrer comme les tomates que j'étais incapable de faire tenir sur la balance de la caisse self-service.


«T'es en choc culturel bébé.»


Alexis me regardait avec toute la compassion du monde, les mains chargées de nouilles fraîches et de chips à saveur surprise.


Ben câline. J'y aurai pas échappé.


Vivre à Jurassic Park


Ça a fait un mois cette semaine qu'on est partis pour un voyage qu'on espère faire durer un an. Les trois semaines passées à Hong Kong ont été merveilleuses et je m'y sentais aussi à ma place qu'un dumpling dans la sauce soya, malgré la différence de langue, de culture et de bouffe.


C'est en arrivant sur la petite île d'Ishigaki que j'ai eu mon premier choc.


Les bébittes.


Comprenez-moi bien: j'ai déjà tué quelques araignées malgré ma phobie et j'ai réussi à respirer le même air qu'une scutigère dans mon appartement à Hochelaga sans hyperventiler.


Mais ce qui nous attendait à notre charmante auberge, c'était comme les frères Hanson des insectes.




Au début, je trouvais vraiment mignons les lézards qui peuplent les corridors, tout comme les sauterelles vertes qui venaient faire un tour dans la salle commune. J'étais bien, en harmonie avec la jungle.


Ça, c'était avant que je rentre dans mon dortoir.


En ouvrant la lumière, je suis tombée face à face avec une coquerelle grosse comme une saucisse wurst. Pas de farce, j'ai même pas catché que c'était une coquerelle au début, tellement elle était grosse.


J'ai donc usé de la stratégie raisonnable que tout adulte dans ma situation aurait choisie: j'ai offert à mon chum de lui virer 200$ à l'instant s'il gérait le problème. No strings attached, pis toute. Même l'idée d'un petit pactole n'arrivait pas à le convaincre, lui étant traumatisé par une expérience passée au Maroc.


Une chance que Katske, mon coloc japonais hippie avec des dreads, a débarqué par hasard. Pas stressé, il a pris une tapette à mouche grosse comme une raquette de tennis, a squishé la coquerelle qui se tapait un sprint sur les murs, l'a ramassée, et m'a souhaité bonne nuit.


Fiou.


On est redescendus travailler en bas, dans la grande salle commune dont les portes doubles sont ouvertes à toute heure du jour. Il était tard, mais on avait besoin d'avancer nos projets et surtout, de décompresser après cette rencontre du 3e type.


Debout, en train de regarder mon cell, j'ai vu comme une ombre passer à côté de mon pied pis rester là, comme.


J'ai baissé les yeux. Je les ai remontés. J'ai vécu dans le déni pendant un quart de seconde, jusqu'à ce qu'Alexis, les yeux ronds comme deux balles de golf, pointe l'ombre et use de sa poésie habituelle: «What the fuck tabarnak».


Une araignée. Plus grosse que ma main, épaisse comme une puck de hockey. On bougeait pu. Elle non plus. C'était un stand-off mexicain au Japon. Un stand-off japonais. Toucas.


Alexis s'est levé et c'est tout ce que ça a pris pour que l'araignée file dans la cuisine.


Je suis revenue tranquillement vers la table. On s'est rassis, sous le choc, en silence, évaluant tous les choix de vie qui nous avaient menés vers ce moment précis.


Tout d'un coup, Alexis est passé de son siège à l'autre bout de la pièce, d'un saut qui tenait plus de la téléportation, en pitchant sa gougoune de toutes ses forces.


«Ça m'a frôlé, y'a quelque chose sur ma jambe!»


Paniquée, je me suis tout de suite penchée pour voir sous la table.


Sauf que y'avait rien. C'était juste le fil d'ordi qui avait frotté sur son mollet.


La paranoïa s'installait. Le fou rire, aussi.


Épuisés après tous ces incroyables rebondissements, on est allés se coucher.


J'ai mal dormi, mais ce que je ne savais pas, c'est qu'Alexis a encore plus mal dormi que moi ce soir-là.


L'insomnie l'a poussé à sortir de son lit vers 4h du matin, question d'aller lire dans la salle commune maudite pour essayer de retrouver un peu de tranquillité.


Sauf que la vie avait d'autres plans pour Alexis, ce matin-là.


BON MATIN.



C'était la cerise sur notre sundae de marde: un crabe de cocotier. Dans l'auberge. Bien vivant.


C'est un des colocs qui l'a trouvé dans la jungle, l'a ramené et laissé dans le coin de la pièce pour faire une blague. Eille, on a trouvé ça drôle.


J'ai pas vraiment eu besoin de café quand je me suis levée quelques heures plus tard et que j'ai fait connaissance avec notre nouvel ami. En passant, des crabes de cocotier, ça mange des oiseaux et c'est vraiment agressif. SUPER.


Après un avant-midi passé à devoir cohabiter avec l'arthropode, le propriétaire de l'auberge, Hiro, un Japonais au look de surfer, a réglé le problème.


«I put back in tree», a-t-il annoncé fièrement. Soulagement.


Ça fait qu'en plus de mes colocataires de chambre qui soit ronflaient ou allumaient les lumières à toute heure de la nuit, je suis arrivée à Okinawa, notre destination actuelle, un peu fatiguée.


En plus, en prenant le bus pour aller à notre appartement, j'éprouvais pour la première fois une espèce d'indifférence en regardant la ville nouvelle défiler sous mes yeux.


Okinawa a été rasée par les bombardements américains durant la Deuxième Guerre mondiale et a été reconstruite comme un gros boulevard Taschereau. Rien que des immeubles en béton, des stationnements, et des restaurants de fast-food pour accommoder les touristes et les soldats qui y sont encore stationnés.


Pour la première fois, je n'ai pas aimé une destination du premier coup.


Et c'est là que la trame sonore musicale des steaks surgelés a eu raison de mes nerfs.


Lost in Translation


Commencer son voyage en Asie, surtout à Hong Kong, c'est aussi réaliser que la majorité des gens que je croise n'auront jamais le luxe de prendre l'avion pour aller au Québec se plaindre que leur restaurant déjeuner avait juste du sirop de table.


Voyager, c'est vraiment un privilège, il faut se le rappeler. C'est pour ça que je me sentais autant inapte à gérer le sentiment qui m'a habitée pendant quelques jours.


Depuis, ça c'est réglé. Les habitants d'Okinawa sont hyper gentils, ça déborde de bons izakayas et le marché vaut vraiment le détour.


Malgré tout, je me suis demandé toute la semaine si j'ai le droit de ne pas aimer un endroit, de trouver ça dur? Alors même que je vois des pays où plusieurs n'auront jamais la chance de mettre les pieds?


Dans tous les cas, je reste une petite Blanche qui a peur des araignées. Quand je regarde les Japonais aller, ça me donne juste envie de me la fermer pis de passer au-travers. C'est ça que je vais faire.

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